Scalpel et Matula | La chirurgie au Moyen-Age - Scalpel et Matula
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La chirurgie au Moyen-Age

 

La chirurgie médiévale en occident

 

I) Présentation

La période médiévale fut, contrairement aux idées reçues, une période riche et innovante en ce qui concerne la chirurgie.

Pendant des années on nous a appris que Moyen âge rimait avec obscurantisme. Il est donc normal que lorsque l’on pense à la chirurgie médiévale, des images de barbarie ou de torture nous assaillent. Pourtant, si les premiers âges de cette période sont effectivement assez rudimentaires en matière de connaissance médicale, il n’en est pas de même pour les derniers siècles qui sont à la base des progrès fondamentaux du XVIème et du XVIIème siècle.

 

II) Médecine et chirurgie médiévale

Jusqu’au XIIe siècle, la chirurgie est enseignée dans les mêmes écoles que la médecine. A l’école de Salerne, ainsi qu’à celle de Bologne, on pratique aussi bien l’art de la médecine que celui de la chirurgie. C’est lors du concile de tours en 1163 que l’Eglise interdit aux religieux d’exercer la chirurgie (1). Lors de la création des universités (vers 1180) la chirurgie ne fait pas partie des matières proposées par la faculté. L’enseignement universitaire ne concerne alors que la théologie, le droit, les arts libéraux et la médecine. L’Université est fille de l’Eglise (2) et à ce titre ne peut proposer une discipline que cette dernière exècre.

Les médecins considèrent les chirurgiens comme leurs inférieurs puisqu’ils sont des « travailleurs manuels » ; notons d’ailleurs que le mot même de chirurgien vient du grec χειρ (kheir) qui signifie main et εργον qui signifie travail. Le médecin émet des diagnostics et quelquefois des pronostics mais en aucun cas il ne va s’abaisser à soigner lui-même les plaies: c’est le domaine du chirurgien. Ce dernier, de fait, ne bénéficie pas du statut de notable du médecin.. Les chirurgiens exercent également une activité médico-légale : ils sont consultés en tant qu’experts, lors des décès suspects ; ils sont requis par les tribunaux pour établir une déclaration obligatoire lors des crimes de sang ; ils doivent en outre déclarer aux autorités toutes plaies par armes (3).

L’appellation « chirurgien » désigne en fait divers métiers légèrement différents :

– Les chirurgiens clercs ayant un titre universitaire : ils sont peu nombreux tels Henri de Mondeville (1260-1320), Guy de Chauliac (1298-1368), Yperman (1260-1331) ou encore Lanfranc de Milan (1250 env-1306). Ils ont suivi des cours de médecine en université (Montpellier, Bologne, Paris..). Ils ont laissé des écrits sur leur travail et ont été plusieurs fois recopié et/ou traduit en langue vernaculaire au cours des ans ;

– Les chirurgiens laïcs dits « de robe longue » : ils ont étudié dans un collège de chirurgie, ils doivent impérativement connaitre le latin. C’est le collège des chirurgiens qui décernent les titres de bachelier, licencié et maître (4). Les maîtres peuvent prendre des apprentis à condition que les dits apprentis soient grammairiens et qu’ils sachent le latin (5);

– Les chirurgiens barbiers dit « de robe courte » : ceux-ci sont plus nombreux. Ils travaillent quelquefois avec des chirurgiens de robe longue. Ils n’ont pas de connaissances médicales importantes, ayant appris généralement « sur le tas » et non dans les écoles de chirurgie. Ils savent réduire les fractures ou opérer les cataractes par exemple et sont donc notamment très utiles sur les champs de bataille où la besogne ne manque pas. Les premiers statuts les concernant datent de 1371 (6). Ils obtiennent le droit d’exercer après avoir passé un examen auprès de quatre experts jurés. Par l’ordonnance du 3 octobre 1372 les barbiers, au grand dam des chirurgiens, obtiennent de « panser de curer et guérir toutes manières de clous, boces, apostumes et plaies ouvertes en cas de péril et autrement si les plaies n’étaient mortelles sans pouvoir en être empêchés par les chirugiens ou mires jurés » et « à fournir aux sujets du roi des emplâtres et autres médicaments pour guérir les plaies, clous et tumeurs« . L’ordonnance du 04 septembre 1425 confirmera les même dispositions. Ils seront appelés dorénavant « chirurgiens – barbiers ».

Une querelle nait entre les chirurgiens de la confrérie Saint Côme et Saint Damien et les barbiers. Les premiers, voyant que les seconds veulent se rapprocher de la faculté de médecine, soulignent leur ignorance du grec et du latin qui est la langue officielle des sciences. Cependant les barbiers ne relâchent pas la pression et en 1494 obtiennent de pouvoir suivre des cours d’anatomie en français auprès de la faculté.  En contre partie ils s’engagent à ne pratiquer que des interventions chirurgicales de base et à passer les examens de maitrise en présence de deux docteurs en médecine.

 

III) Enseignement

Les chirurgiens médiévaux, comme les médecins, font référence au savoir antique transmis par quelques ouvrages essentiels. Le premier qui retient leur attention est le traité écrit par Aulus Cornelius Celsius (25 av. J.-C. à 50 ap. J.-C.) (7), qui fait le point sur tout le savoir en médecine et en chirurgie depuis Hippocrate (460 à 375 av. J.-C.) jusqu’au premier siècle avant notre ère. Autre auteur important : Claude Gallien de Pergame (129-216). Considéré comme l’une des plus grandes références en matière de médecine et anatomie au moyen âge, ce médecin et chirurgien des gladiateurs de Rome vit au second siècle après Jésus Christ. Il ne fait aucune dissection humaine et se contente de reporter ses observations du monde animal sur l’homme. Cela occasionne bon nombre d’erreurs : l’existence d’une communication inter ventriculaire cardiaque (8), l’utérus bifide, existant de façon normal chez certain mammifères mais qui, chez l’humain, est une anomalie. Ces préceptes, tant anatomiques que médicaux ne seront que très rarement remis en cause tout le long de la période médiévale. Paul d’Egine (620- 690) médecin grec, est le dernier représentant de la médecine grecque descendante d’Hippocrate.

Ces livres sont traduits en arabes par les médecins nestoriens (9) assurant ainsi la transmission du savoir antique vers les pays de langues arabe.

Roger de Parme (10) écrit « La Rogerine », le plus vieux traité de chirurgie d’Europe. Du côté des auteurs de langue arabe, Abulcasis de Cordoue (936-1013), médecin et chirurgien, dresse un bilan complet de la chirurgie de son époque dans lequel l’influence du livre de Paul d’Egine (11) est très présente et remarquable. Gérard de Crémone (12), traduit en latin les ouvrages d’Avicenne (980-1037) et Abulcasis. Même si la traduction ne fut, sans doute, pas à la hauteur des ouvrages d’origine, elle eut le mérite de les faire connaitre en Europe. Ces livres sont la base de la chirurgie médiévale mais il serait faux de dire que les chirurgiens occidentaux du moyen âge se contentent seulement de répéter les gestes des anciens qu’ils soient grecs, romains ou arabes. Ils annotent les livres des anciens en y ajoutant leurs propres expériences ; Ils approfondissent les connaissances anciennes, améliorent les instruments existants et en inventent d’autres. Certaines de leurs inventions sont même parvenues jusqu’à nous (comme par exemple, la potence qui permet au patient de se soulever dans son lit, cet instrument est aussi appelé perroquet dans le jargon médical).

Le fait d’avoir été rejetés par la faculté de médecine laisse aux chirurgiens plus de liberté dans l’enseignement. Celui-ci devient plus précis, plus « moderne » et plus scientifique. Il progresse ainsi plus rapidement que la médecine de l’époque qui reste, elle, enfermée dans la dialectique. La chirurgie sera de fait novatrice ; elle ira de pair avec le progrès.

L’enseignement de chirurgie dure de 8 à 12 ans et est dispensé dans des écoles ou collèges. On peut citer, par exemple, la confrérie de Saint Côme et Saint Damien, créée près de la rue des cordeliers par Louis IX à la demande de Jean Pitard (env. 1248 –1327) chirurgien royal. Ce collège donne à ses membres un prestige universitaire qui leur permet d’entrer en concurrence directe avec la faculté de médecine de Paris. Les diplômes accordés en fin d’études sont des titres de bachelier ou de licenciés. Les titres ont les mêmes dénominations que ceux universitaires, des docteurs en médecine, ce qui a pour conséquence des luttes sans merci entre médecins et chirurgiens même si Henri de Mondeville essaye en son temps d’aplanir ce différent. Le conflit dure en fait jusqu’en 1794, année où les écoles de santé voient le jour : on y enseignera en même temps la chirurgie et la médecine. Concernant le moyen âge, notons quand même que dès 1436 (13) les maîtres enseignant la chirurgie sont reconnus par l’université. A partir de 1437 les « élèves chirurgiens » peuvent suivre des cours dans les écoles de médecine. Les examens sanctionnant les études de chirurgiens ne sont connus et vu que par les seuls enseignants de la confrérie.

En ce qui concerne les femmes et la chirurgie, les choses sont un peu plus compliquées. En effet en 1311, sous le règne de Philippe IV Le Bel, « Nul homme ou femme » ne peut revendiquer le titre de chirurgien s’il n’y a pas été autorisé par le chirurgien juré du Châtelet. Les femmes étant au 14ème interdites d’universités et d’école de chirurgie, ce sont les hommes qui dispensent les soins il existe cependant une exception au sein de la corporation des barbiers chirurgiens. En effet dans l’article 12 de l’édit de juin 1427 sur les statuts des barbiers chirurgiens (et non des chirurgiens)– « les femmes ne seront pas admises à travailler à moins qu’elles ne soient femmes ou filles de maîtres et de bonne renommée« .

Ce n’est que sous le règne de Charles VIII que les femmes n’auront plus du tout le droit d’exercer la chirurgie même en tant que barbiers.

Au-delà des considérations légales, quelles sont les qualités pour faire un bon chirurgien selon les critères de l’époque ? Pour devenir un bon chirurgien, d’après Guy de Chauliac qui cite en cela Arnaud de Villeneuve (1240-1311), il faut réunir quatre conditions : 1° être lettré, 2° être expert, 3°être ingénieux, 4° être bien morigére (14). Il explique ensuite ces quatre conditions :

1° «Il est donc requis en premier lieu, que le chirurgien soit lettré, non seulement ez principes de la Chirurgie mais aussi de la Médecine, tant en théorique que en pratique. En théorique il faut qu’il cognoisse les choses naturelles, et non naturelles et contre nature (15). Et premièrement faut qu’il entende les choses naturelles, principalement l’anatomie, car sans icelle il n’y ha rien de fait en la Chirurgie, comme il apperra cy dessoubs. Entende aussi la complexion, car selon la diversité de la nature des corps, il faut diversifier le médicament, contre Thessale (16), en toute Thérapeutique. Cela mesme est prouvé de la vertu ou force. Il faut aussi qu’il cognoisse les choses non naturelles, comme sont l’air, la viande, le boyre, etc .. car ce sont les causes de toutte maladie et santé. Aussi lui faut cognoitre les choses contre nature, savoir est la maladie car d’icelle proprement est prinse l’intention curative. Qu’il ne ignore aucunement la cause : car s’il curoyt sans la cognoissance d’icelle, la guerison ne seroyt pas de son moyen, ains de cas fortuit. Qu’il n’oublie ou méprise les accidents : car aucunes fois ils surmontent leur cause et preuariquent ou destournent et pervertissent toutte la curation,ainsi qu’il est dit au premier a Glancon. En pratique il faut que sache ordonner la manière de vivre et les médicaments : car sans cecy n’est parfaite la Chirurgie, et qui est le tiers instrument de la Médecine. Dont Galien dit en l’introductoire ; comme la Pharmacie ha besoin du régime et de la Chirurgie, la Chirurgie ha besoin du régime et de la Pharmacie. Ainsi donc il appert, qu’il faut que les chirurgiens oeuvrant artificiellement, sache les principes de Médecine. Et avec ce il est bienseant, qu’il sache quelque peu des autres arts. C’est ce que disoit Galien au premier de la Thérapeutique contre Thessale : que si les médecins n’avoint pas qu’à faire de la Géometrie, de l’Astronomieni de la Dialectique ni aucune autre bonne doctrine, promptement les cuiretiers, charpentiers, marechaux et autres, en quitant leurs mestiers accourroint a la Médecine et se feroint médecins.

2° En segond lieu j’ay dit, qu’il faut qu’il soit expert, et ay veu opérer d’autres : iouxte le dire du sage Avenzoar, il fait que tout médecine sache premièrement et que en après il ay l’usage et l’experience. De mesme tesmoignent Rasis (17) au quatrième livre a Almansor et Halyabbas sur le testament d’Hippocrate au premier de la Théorique.

3° Tiercement qu’il soit ingénieus, et de bon jugement et de bonne mémoire. C’est ce que disoit Haly-rhodoan au troisième du Techni : Il faut que le médecin ayt bonne souvenence, bon jugement bonne intention, bonne veuë et sain entendement, et qu’il soyt bien formé : comme (suppleez) qu’il ayt des doigts greiles, les mains fermes et non tremblantes, les yeux clairs etc..

4°quatrièmement j’ay dit, que faut qu’il soit bien morigeré, soit hardy en choses seures, craintif ez dangers, qu’il fuye les mauvaises cures et practiques. Soit gratieus aus malades, bienveillant a les compagnons,sage en ces prédictions. Soit chaste, sobre, pitoyabe et misericordieus : non convoyteus ni extortionaire d’argent, ain qu’il recoive moderement salaire selon son travail, les facultéz du malade, la qualité de l’yssue ou evenement et sa dignité.

Selon Henri de Mondeville, un bon chirurgien doit se faire payer son travail à sa juste valeur mais ne point être « extortionnaire d’argent » comme le précise Guy de Chauliac. A ce sujet, nous n’avons malheureusement que peu de renseignements sur les honoraires perçus par ces praticiens. La seule indication est le prix d’une visite que l’on a retrouvé dans un livre de compte datant de 1348 : ½ florin ou 12 sols. Il apparaît cependant que les bas prix pratiqué par les chirurgiens constituaient une des causes de leur impopularité auprès des médecins. Henri de Mondeville indique tout fois que les prix sont libres et qu’ainsi il est out à fait possible et même recommandé de faire payer ses services en fonction de sa notoriété, du travail accompli mais également en fonction de la richesse des patients (18).

Pour terminer, notons que la pratique de la chirurgie apparaît plus risquée que celle de la médecine. Ainsi, Henri de Mondeville rapporte que les médecins ne risquent pas grands chose si le patient décède des suites de leur traitement alors que les chirurgiens risquent gros si le patient meurt de leurs mains.

 

IV) Le savoir chirurgical

A cette époque on pratique des interventions très diverses telles que trépanations, interventions sur la hernie scrotale, opérations des hémorroïdes, réductions de fractures et autres ablation de corps étrangers avec un aimant, trachéotomie et autres amputations. Les praticiens utilisent bien sûr une instrumentation existante (grecque, romaine ou même arabe) mais ils créent de nouveaux instruments, se servent de fils de soie pour les sutures, améliorent les aiguilles, etc. Ils sont les premiers à utiliser la charpie et le coton. Ils savent suturer les vaisseaux sanguins et ce depuis fort longtemps. Voyons successivement  quelques pratiques et interventions typiques.

Traitement des entorses et fractures

La plupart du temps les entorses et les fractures sont réduites et immobilisées par des attelles et des bandages. Dans le cas des fractures, les bandages sont enduits de différentes substances (résines, blanc d’œuf…) pour rigidifier l’ensemble. Certains chirurgiens, tels Guy de Chauliac, recommandent pour certaines fractures de les mettre en traction.

Traitement des plaies

La question du traitement des plaies est très délicate et divise bon nombre de chirurgiens pendant tout le Moyen Age et au-delà. La plupart des praticiens tels Galien, Hippocrate et les Arabo – Salernitains préconisent  une suppuration des plaies : « pus bonum et laudabile ». La chirurgie reste enfermée dans cette idée pendant longtemps, rares sont les chirurgiens assez courageux pour remettre en cause ce dogme. L’un des premiers à s’y opposer est Théodoric Borgognoni (1205-1298) dans son ouvrage Chirurgica. Il approfondit les préconisations de son maitre Hugues de Lucque (?, – env 1250). Il écrit que favoriser la suppuration d’une plaie est une hérésie et que cela ne fait que retarder la cicatrisation, tournant ainsi le dos à toutes les théories de l’école de Salerne. Deux chirurgiens français appliquent les techniques de Théodoric Borgognoni : Jean Pitard et Henri de Mondeville. Ce dernier a été élève de Théodoric à l’école de Bologne. Dans son traité de Chirurgie il distingue trois groupes de praticiens : l’école de Salerne qui interdit l’usage du vin, recommande de sonder les plaies et de les recouvrir ou combler avec des onguents pour favoriser la suppuration ; les disciples de Théodoric qui préconisent la détersion* des plaies avec du vin et des pansements également imbibés de vin, puis, si elle ne peut être réalise en première intention, une suture des plaies lorsqu’elles sont propres ; l’intermédiaire est représenté par Guillaume de Saliceto (1210 ?-1280 ?) et Lanfranc (vers 1250- 1306) qui n’utilisent pas systématiquement des onguents.

Le fait de se servir de vin pour nettoyer une plaie est une bonne chose, le vin contient en effet du tannin qui est un excellent antiseptique*. La suture des plaies propres est un gage de succès pour la suite. Henri de Mondeville ne préconise les pommades que dans le but de détacher les parties molles et nécrosées d’une plaie atone*. Il prévoit même de maintenir la blessure ouverte tant qu’elle n’est pas propre pour ne la suturer qu’une fois nette de toute sanie. Hélas sa théorie est délaissée par ses successeurs qui reviennent au principe de la suppuration louable.

Guy de Chauliac, sur le traitement des plaies, divise les chirurgiens en cinq groupes : ceux qui traitent les plaies par cataplasmes qui permettent une bonne suppuration ; ceux qui procèdent par assèchement évitant ainsi toute suppuration (Théodoric, Henri de Mondeville) ; ceux qui sont intermédiaires (Guillaume de Saliceto) ; les chevaliers teutoniques qui font des pansements avec des huiles, laine, feuille de choux… Partant du principe que Dieu ayant mis sa vertu en chaque chose par conséquent tout est bon pour tout ; la dernière secte est celle des imbéciles et des femmes (!) : ils pensent que Dieu, seul, a donné le mal et donc, que lui seul peut le faire disparaître s’il le désire. Même si Guy de Chauliac semble rester partisan de la suppuration louable (mise en place de tente, de mèches…) il lui arrive cependant de faire des pansements avec de l’esprit de vin (pansement alcoolisé), avec de l’eau salée et nettoie aussi, avec de l’eau de pluie bouillie, les yeux.

L’hémostase*

Le problème majeur à l’époque médiévale est celui de l’hémostase. Il faut trouver différents moyens pour venir à bout de cette difficulté. Henri de Mondeville préconise, dans les cas de saignée ayant du mal à coaguler, de faire un point de compression et de le maintenir à l’aide d’un poids positionné sur le point de compression. Une autre façon de juguler les saignements est le tamponnement avec de la charpie de coton. Dans de nombreux  traités de chirurgie, il est fait allusion à la ligature des vaisseaux et ce bien avant Ambroise Paré (1510-1590). Henri de Mondeville, Guy de Chauliac, Bertapaglia (env. 1380-1463) ou encore Maimonide (1138-1204) (19) en parlent dans leurs livres respectifs. Certains chirurgiens ligaturent bien souvent en même temps que les vaisseaux, un peu de muscles. Les résultats ne sont pas toujours  ceux escomptés ! L’anoxie des tissus, ainsi liés, provoque une gangrène. A  la Renaissance, Ambroise Paré emploie systématiquement la technique de la ligature lors des amputations à partir de 1552 mais ne décrit sa technique qu’en 1561 et ne dessine la « pince en bec de corbin propre à tirer les vaisseaux pour les lier » qu’en 1564 (20).

Le moyen le plus usité  pour faire cesser les hémoragies reste la cautérisation à chaud ou la cautérisation chimique. La cautérisation ignée se pratiquait avec des fers rougis (les cautères) et la cautérisation chimique à l’aide de sulfate de cuivre par exemple.

L’analgésie*

Il serait faux de croire que la douleur est mieux acceptée à l’époque médiévale que de nos jours. Si souffrir fait parti de la rédemption cela n’empêche nullement les praticiens de se pencher très tôt sur le problème d’une anesthésie. Au XIIe siècle Roger de Parme donne la recette d’une éponge soporifique imbibée de jus de jusquiame, d’opium et de chanvre indien. Au XIIIe siècle, c’est Théodoric qui nous livre une recette à base de jus de jusquiame, jus de mandragore, jus de graine de laitue, opium, cigüe et hyoscyamus. Une éponge est tout d’abord imprégnée du suc des plantes pré citées, on laisse ensuite sécher cette éponge. Au moment de l’utilisation, elle est mouillée avec de l’eau très chaude et appliquée sur le visage du patient en veillant à recouvrir convenablement la bouche et le nez. Cette éponge chaude permet d’exhaler les principes actifs des plantes et d’agir ainsi par imprégnation des muqueuses nasales et buccales. Cette méthode restant assez difficile à doser, elle est totalement  abandonnée à la Renaissance. Bien sûr cette méthode n’est pas pratiquée par tous les chirurgiens (Henri de Mondeville n’y fait pas allusion dans sa « chirurgie »), à un coût sans doute un peu élevé ce qui ne la met pas à la portée de toutes les bourses. Elle est abandonnée totalement à la Renaissance.

Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle qu’Horace Wells découvre, par hasard, les propriétés anesthésiantes du protoxyde d’azote. En 1846 W.T.G. Morton, qui a étudié les propriétés soporifiques des vapeurs d’éther, endort par inhalation son premier opéré au General Hospital de Boston. Pendant plus de 400 ans les interventions se pratiquent donc sans aucune anesthésie, ce qui constitue un net recul par rapport aux tentatives médiévales !

Les prothèses

Les chirurgiens font preuve de beaucoup d’ingéniosité en ce qui concerne les prothèses qu’ils peuvent proposer dans les cas d’amputation. On a retrouvé des prothèses purement esthétiques telle celle de Waltharis du IXe-Xe siècle. Elles sont fonctionnelles et mécaniquement très évoluées. Certaines ont des mains passives au pouce soit fixe soit mobile et même un dispositif d’arrêt progressif grâce à un mécanisme à ressort. C’est une réelle avancée technologique.

 

V) Conclusion

On ne peut considérer la chirurgie au Moyen Age comme un art mineur de la médecine mais bien comme une science à part entière. De nombreux chirurgiens ont essayé de faire avancer cette science. Ils ont souvent fait preuve d’idées novatrice et de beaucoup d’ingéniosité même s’il faut bien garder à l’esprit que ce que l’on retrouve dans les traités de chirurgie écrits par les plus grands n’est pas appliqué partout ni pour tous. Bien sûr cette chirurgie peut nous paraître rudimentaire et faire sourire à nos yeux d’homme du 21ème siècle mais sachons rester humble car dans 2 ou 3 siècle notre « chirurgie de pointe » prêtera peut être à rire.

Notes :

(1) La célèbre formule « ecclesia abhorret a sanguine » (l’Eglise abhorre le sang) est sans doute une interprétation de François Quesnay (1694-1774). Cette phrase est extraite de son livre « recherches critiques et historiques sur l’origine, sur les divers états et sur les progrès de la chirurgie en France » page 27 édition Charles Osmont Paris -1744- . Il fait référence à un texte d’Estienne Pasquier (1529-1615) (« recherches de la France » livre 9 page 873 –paru en 1560 ). Dans ce texte, écrit en français, l’auteur explique que  » l’Eglise n’abhorre rien tant que le sang » dans un chapitre portant sur la querelle entre médecins et chirurgiens et la reconnaissance de ces derniers par l’université. Il n’est aucunement fait mention du concile de tours.

(2) Le Pape Grégoire IX promulgua la Grande Chartre de l’université le 13 avril 1231. Dans cette bulle, le Pape décide que ce sera le chancelier de Paris qui représentera l’Université de Paris et ses étudiants. Il doit prêter serment devant l’évêque ainsi que deux maîtres. La bulle se termine ainsi « (…) Si quelqu’un ose y attenter [aux règlements] qu’il sache qu’il encourera l’indignation du Dieu Tout Puissant et des Bienheureux Pierre et Paul apôtres. » Donc pas question de remettre en cause les décisions de l’Eglise…

(3) Il n’est toutefois pas clairement indiqué s’ils ouvraient les cadavres. Un examen externe devait suffire.

(4) Degrés d’instruction : bachelier (instruit), licencié (ayant licence pour exercer) et maître (pouvant enseigner).

(5) Selon l’article 10 des statuts de la confrérie de saint Côme et saint Damien de 1379.

(6) Charles V dans l’édit de décembre 1371 autorise les barbiers à pratiquer la saignée.

(7) Aulus Cornelius Celsius ou Celse, encyclopédiste latin, probablement né à Vérone sous le règne de l’empereur Auguste. Il écrivit De Arte medica (seul ouvrage qui nous est parvenu) qui est une compilation des connaissances médicales depuis Hippocrate.

(8) Cette anomalie cardiaque est fréquente chez le chien  et chez le chat, qui, si le shunt est de petite taille ne présente pas de signes cliniques. Galien a disséqué nombre de chiens et de chats, il n’est donc pas impossible de penser qu’il a rencontré relativement souvent ce type de cardiopathie.

(9) Les nestoriens sont des chrétiens établis en Perse depuis le 3ème siècle après JC. Ils pratiquent la médecine Hippocrato-galénique. Ils traduisent un certain nombre d’ouvrages de médecine antique, d’abord en langue syriaque, puis dans un deuxième temps, en langue arabe.

(10) Les dates de naissance et mort de ce chirurgien sont on ne peut plus floue. Il aurait vécu au 12ème siècle.

(11) Médecin grec du 7ème siècle.

(12) Gérard de Cremone (1114-1187) est un écrivain et traducteur italien. Ses traductions du canon d’Avicenne contiennent des contre sens et erreurs de traduction sans doute dûs au fait qu’il n’était pas médecin.

(13) Le 13 décembre 1436, le recteur et l’université de Paris, à l’assemblée générale à Saint Mathurin, annoncent que dix maîtres approuvés en sciences et art de chirurgie (les noms suivent dans le texte) et à l’avenir tous les chirurgiens approuvés seraient déclarés « scolares » avec tous les privilèges, franchises et libertés afférents à ce titre.

(14) Morigére est un terme latin qui signifie être prudent, bienveillant compatissant.

(15) Cette partie se rattache à la théorie des humeurs d’Hippocrate suivant laquelle l’équilibre des 4 humeurs (sang, flegme, bile et atrabile) est la condition d’un corps en bonne santé. Cet équilibre est influencé par plusieurs éléments, dont (mais pas seulement) l’ingestion et l’excrétion, qui sont eux-mêmes traités par les régimes de santé. Un déséquilibre est un état contre nature. Savoir quelle humeur est en déséquilibre (peccante) aide à traiter le malade en vue de rétablir l’équilibre rompu.

(16) Théssale médecin grec 400 avant JC. Il fut accusé d’avoir empoisonné Alexandre le grand.

(17) Rasis ou Rhases (854-925) médecin de Bagdad.

(18) Notable XXV du livre sur la chirurgie d’Henri de Mondeville.

(19) “[Durant une opération], si un vaisseau dont le sang fuit est un vaisseau pulsatile, aors le sang peut être arrêté par une des deux méthodes : soit il peut être comprimé par une ligature ou il peut être complètement coupé et séparé en deux moitiés dont chacune se contracte et se rétracte de son côté et se retrouve au milieu des chairs, il faut arrêter la fuite par une compression ou attirant les deux bouts pour les lier. Parfois il est nécessaire de le faire pour un vaisseau qui ne bat pas s’il est gros ou si c’est le vaisseau d’un gros organe où il y a un grand danger. Il est plus correct d’utiliser les deux méthodes simultanément, c’est-à-dire de lier le vaisseau du coté du cœur ou du foie puis de le sectionner” (Megatechne V. Aphorisme 40).

(20)  Paré, Ambroise. – Dix livres de la chirurgie avec le Magasin des Instrumens necessaires à icelle. Par Ambroise Paré, premier Chirurgien du Roy et juré à Paris ; Paris : Jean Le Royer, 1564.
 

Glossaire

Analgésie : abolition de la douleur

Antiseptique : qui détruit les germes de l’infection.

Atone : se dit d’une plaie qui n’évolue plus vers la guérison.

Détersion : Résection des débris (tissus morts, sang coagulé…) qui obstrue le fond de la plaie empêchant une bonne  cicatrisation.

Hémostase : arrêt d’une hémorragie par divers moyens.
 

Bibliographie

Sources
– Pasquier Étienne (1529-1615) – Les Recherches de la France d’Estienne Pasquier,… augmentées en ceste dernière édition de trois livres entiers, outre plusieurs chapitres entrelassez en chacun des autres livres, tirez de la bibliothèque de l’autheur. Edition L.Sonnius. Paris 1621
– Nicaise – chirurgie d’après Henri de Mondeville.
– Guy de Chauliac – Chirurgia magna.
– Quesnay François – Recherches critiques et historiques sur l’origine, sur les divers états et sur les progrès de la chirurgie en France – Vol I Edition Charles Osmont 1744
– Guy de Chauliac / Joubert, Laurent – La grande chirurgie de M. Gui de Chauliac, Medecin tres-fameux de l’Université de Monpelier, composee l’an de grace M.CCC.LXIII. Restituee nouvellement a sa dignité, par M. Laurens Joubert, Medecin ordinaire du Roy, et du Roy de Navarre, premier Docte stipendié, Chancelier et Juge de ladicte Université. Voyez au prochain feuillet, ce que M. Joubert ha faict (outre sa nouvelle traduction) et fourny du sien, en recognoissant cest’ œuvre,ur regent Lyon, E. Michel, 1579
– Guy de Chauliac – Le guidon en françois par johanes Fabri, 1490

Ouvrages et articles
– G. Keil – Le métier de chirurgien au Moyen-Age. Flammarion, Histoire du médecin dirigé par L.Callebat 1999.
– D. Jacquart – La médecine médiévale dans le cadre parisien. Fayard 1998
– M.J. Imbault-Huard – Introduction à la médecine du Moyen Age. In: Colloque international d’histoire de la médecine médiévale – 1985
– P.Berche – le savoir vagabond. Docis 2013
– G. Huppert – Naissance de l’histoire en France : les « Recherches » d’Estienne Pasquier – Annales. Économies, Sociétés, Civilisations Année 1968 Volume 23 Numéro 1 pp. 69-105
– J. Wyplosz – Qui a fait la première ligature artérielle ? – Histoire des sciences médicales – Tome XLV – N° 3 – 2011

Thèse
– A. Desmyter – Etude rétrospective épidémiologique, clinique, échocardiographique et doppler de 35 cas de communication interventriculaire chez les carnivores domestiques de 1992 à 2006. Thèse de doctorat Vétérinaire – Ecole vétérinaire de Maison Alfort. 2006
 

Article écrit par Jocelyne Warnesson, révisé d’une publication antérieure